discours

Allocution prononcée le 25 mars 2014 au siège des Nations Unies à New York 
à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves

Version originale.

Excellences,
Monsieur le Président de l’Assemblée générale,
Monsieur le chef de cabinet du Secrétaire général des Nations Unies,
Chers présidents des groupes régionaux,
Merci de vos interventions, qui m’ont profondément touchée.

Mesdames, Messieurs représentant les États membres,
Distingués invités,
Chers amis,

C’est avec la plus vive émotion que je m’apprête à m’adresser à vous en cette Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de 400 ans d’une traite infâme qui a détruit des millions d’existences.

Nous vivons dans un monde où l’ombre et la lumière se côtoient, où la vie est sans cesse menacée, où les libertés sont constamment bafouées. Et ce lieu, où nous sommes réunis, est l’expression lumineuse d’une volonté de rassembler le meilleur de nous-mêmes contre toutes les forces obscures de destruction.

La très honorable Michaëlle Jean devant l'assemblée générale des Nations Unies

La très honorable Michaëlle Jean devant l’assemblée générale des Nations Unies

Nous, peuples des Nations Unies résolus à préserver les générations des fléaux qui ont infligé à l’humanité d’indicibles souffrances;  résolus à proclamer notre foi dans les droits fondamentaux, notre foi dans la dignité et la valeur de la personne humaine, notre foi dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que l’égalité des nations, grandes et petites ; résolus à créer les conditions nécessaires au maintien de la justice ; résolus à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande.

Nous, peuples des Nations Unies  avons décidé d’associer nos efforts pour un monde meilleur et d’être constamment vigilants face à tout ce qui le fragilise et le met en péril.

Aujourd’hui, alors que nous sommes ici rassemblés, ce que nous voulons, c’est nous souvenir ensemble d’une des expériences les plus sombres que l’humanité ait connu. Nous sommes ici, parce que nous croyons au devoir de mémoire. Nous savons combien il nous faut tirer des leçons du passé pour renforcer le présent et bâtir l’avenir.

Savoir d’où nous venons, mesurer le chemin parcouru, reconnaître les crimes commis ou les épreuves surmontées par celles et ceux qui nous ont précédé, fait de nous des êtres plus forts, plus éclairés.

« Un peuple qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir », disait le poète et politicien Aimé Césaire. Le devoir de mémoire est un travail difficile, mais combien nécessaire.

L’expérience que je raconterai ici est la mienne, mais elle concerne l’humanité tout entière.

Je suis née de cette sombre histoire que nous commémorons aujourd’hui.

Je suis née de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants, qui, par milliers, ont été cruellement arrachés et dépossédés de tout: de leurs noms, de leurs langues, de leurs cultures, de leurs lieux, de leurs liens, de leur dignité et de leur humanité.

Je suis née de ces 25 à 30 millions d’êtres humains capturés puis déportés pour être vendus comme des bêtes de somme.

Je viens de ces vies entièrement broyées, réduites à néant par différents circuits d’un marché ignoble, parfaitement rodé et convenu pendant des siècles : la traite transatlantique établie entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.

Les chiffres troublants masquent des pertes encore plus effarantes. Car pour chaque survivant, on estime que cinq autres auront péri — victimes des invasions et des attaques menées pour la capture. Des multitudes tomberont au cours des marches forcées, sinon des cruautés précédant la déportation. Des milliers périront encore des maladies et des sévices de la traversée.

L’océan Atlantique est un sanctuaire, une vaste fosse commune.

Les crimes sont innommables. Les victimes sont innombrables.

Je suis née d’une des plantations qui, par l’asservissement total, le travail forcé de milliers de mes ancêtres, ont assuré la prospérité des puissances coloniales européennes qui se sont emparées du continent dit des Amériques dont les populations indigènes ont été exterminées.

Je suis née de Saint-Domingue, l’ancien joyau de la colonie française. Saint-Domingue d’où un appel puissant est venu de valeureux combattants noirs comme Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion suivis avec hardiesse de dizaines de milliers d’esclaves révoltés armés d’un courage invincible.

Je suis née de ce combat qu’il nous faut célébrer.

Ce combat d’hommes et de femmes déterminés à mettre fin au commerce immoral, à l’exploitation honteuse qui les condamnaient à ne pas exister, et qui ont trouvé dans les mots et les valeurs sublimes de liberté, d’égalité et de fraternité, l’immense possibilité de renaître à eux-mêmes.

Ces mots et ces valeurs venus du mouvement des Lumières ont su éclairer l’humanité et ont amené l’aurore, jusque dans les lieux les plus sombres de ces plantations dont je suis issue.

Je suis née de ces femmes et de ces hommes qui ont trouvé, dans la fulgurance de ces idées, la portée de leurs propres rêves de liberté, de leur profonde  aspiration à l’égalité et de leur immense besoin de fraternité.

Nous ne serions pas, aujourd’hui chers amis, en présence les uns des autres, et la femme que je suis ne serait pas debout, libre, ici-même devant vous, n’était-ce la pensée des Lumières.

Les Lumières  qui sont dans leur esprit, comme le souligne si justement le philosophe Tzvetan Todorov, « éprises d’histoire et d’éternité, de liberté et d’égalité ».

Car les Lumières émettent, rappelle-t-il, trois idées fondamentales, trois idées phares dont les conséquences seront innombrables.

D’abord, l’idée  d’autonomie et par conséquent d’émancipation qui présume la liberté d’examiner, de questionner, de critiquer, de mettre en doute, de choisir, de décider soi-même.

Et puis, l’idée de finalité humaine qui donne naissance à l’affirmation que tous les êtres humains possèdent, de par leur nature même d’humains, des droits inaliénables.

Et enfin, l’idée d’universalité de laquelle découle la demande d’égalité qui permet d’engager bien des combats, aujourd’hui encore : celui des femmes, bien évidemment, ainsi que les luttes contre toutes les formes d’aliénation de la liberté.

Des Lumières, jailliront donc ces trois mots, liberté, égalité, fraternité, chargés de toutes les promesses et qui se sont répandus pour allumer le feu de tous les rêves d’une humanité à inventer. Ces trois mots qui ont non seulement inspiré la révolution française, mais qui ont fait basculer tout un monde.

Je sais ce que ce rêve d’émancipation, a su réveiller chez mes ancêtres.

Liberté, égalité, fraternité,  pour nous aussi les nègres qui n’étions pas invités au banquet révolutionnaire, ni à manger de ce pain-là.

Et qu’importe que ces mots aient été dits dans la langue des maîtres et de l’oppresseur, mes ancêtres les ont reconnus dans leur chair, ils se les sont appropriés, comme on s’empare d’un butin, d’un dû, d’un trésor à partager.

Le beau trésor que voilà! Rien de plus beau!

Liberté, égalité, fraternité. Trois mots, blasons d’un combat.

Un combat éprouvant jusqu’au sang, mais jamais comme la morsure du fouet, de l’humiliation, du viol, de la dépossession et du racisme.

Sur ces idées, mes ancêtres feront reculer l’impensable et ils vaincront l’impossible.

Ainsi naquit en 1804, la première république d’hommes et de femmes noirs affranchis par eux-mêmes et qui surent redonner à la terre souillée de leur avilissement et de leur douloureuse captivité son nom d’origine : Haïti.

Haïti qui veut dire terre montagneuse, dans la langue des premiers peuples Caraïbes,  Arrawak, Taïno et Caribe, décimés.

Le rêve réalisé par Haïti gagna très vite les esprits.

C’est d’Haïti que viendra l’étincelle qui allumera l’immense brasier du combat pour l’abolition de l’esclavage sur tout le continent des Amériques.

Liberté, égalité, fraternité, pas seulement pour nous, Haïtiens et Haïtiennes, mais pour tous les autres enchaînés, dira le président de la jeune République d’Haïti, Alexandre Pétion, à Simon Bolivar, dit El Libertador, chassé du Venezuela et de Jamaïque, en 1815, et à qui Pétion donna asile.

Il lui donna aussi des ailes, car Pétion acceptera de fournir à Bolivar les moyens financiers et logistiques de reprendre sa campagne de libération à la seule condition, insiste-t-il, que ce combat garantisse l’émancipation des esclaves de toutes les terres libérées.

Tout un défi pour Bolivar, lui-même issu des grandes familles possédantes d’esclaves.

Ainsi naquirent les nouvelles républiques des Amériques latines, en tout et en partie, de l’exploit, de la vision victorieuse et des ressources de la petite république d’Haïti qui le paya fort cher.

Les grandes puissances européennes, avec la complicité des États-Unis de l’époque, esclavagistes et ségrégationnistes, ne lésinèrent pas sur les représailles. Haïti sera isolé par un embargo, son économie réduite à néant privée d’accès à tous les marchés. La jeune nation sera marquée au fer rouge et condamnée à ne pas s’en sortir.

Mais, debout devant l’histoire, les Haïtiennes et les Haïtiens ont ouvert et forcé la marche.

4 ans plus tard, en 1807 le Parlement britannique adoptera un édit interdisant la traite des esclaves.

La libération des pays de l’Amérique latine assortie de l’abolition de l’esclavage comme tel, sera achevée trente ans plus tard.

56 ans plus tard, en 1863, le président Abraham Lincoln réclame l’abolition de l’esclavage dans les États esclavagistes sécessionnistes du sud.

Au fil des décennies, on verra les femmes s’emparer du crédo pour réclamer et gagner le droit de vote.

Viendra aussi le grand mouvement de décolonisation du 20e siècle, en Afrique et ailleurs.

Puis le mouvement pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis. Le 25 mars 1965 Martin Luther King Jr avec des milliers de militants entre à Montgomery après des jours de marche et interpelle ainsi le gouverneur de l’Alabama : « Nous n’arrivons pas seulement après cinq jours et 80 kilomètres de marche ; nous arrivons après trois siècles de souffrance et de misère. Nous arrivons devant vous, M. le Gouverneur de l’Alabama, pour vous déclarer que nous exigeons MAINTENANT notre liberté. Nous exigeons le droit de vote; nous exigeons l’égale protection de la loi et la fin des violences de la police. »

Et, puis plus récemment, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et l’élection du regretté Nelson Mandela, Madiba.

This year marks the 210th anniversary of the founding of the Republic of Haiti, and it is still standing.  Teetering, from one ordeal to the next; sometimes betrayed by its own people, from human disaster to natural disaster, including the earthquake of 2010 that left the country deeply wounded and in ruins, mourning the death of 300,000 of its dearest sons and daughters.

Haiti bends, but does not break. The country seeks to be reborn, to exit poverty, to break free from the aid dependency that undermines its sovereignty, for which it paid such a dear price.

Haitian women and men want all of humanity to remember.

When Barak Obama was elected President of the United States in November 2008, as is customary his first visit to a foreign country was in Canada, in February 2009. History intended for the first black President and Commander-in-Chief of the United States to be greeted by me, the first black Governor General and Commander-in-Chief of Canada.

The power of that symbol was not lost on anyone. It was the first thing we shared when we met, enjoying the moment.

You should also know that President Obama, after we discussed issues of interest to both our countries, Canada and the US, asked me about Haiti.

I was just home from an official visit over there, to assess damage from a violent hurricane in the northern parts of the country. While in Haiti, as I addressed a crowd of mostly young people gathered at the foot of a statue of Toussaint Louverture, the great hero of Haiti’s independence, all of a sudden, a young woman stepped forward and shouted: 

« Remember!,” she said. « You owe it to them! You owe it to our heroes. If it weren’t for what they did, you, today, wouldn’t be Governor General of Canada. If it weren’t for their courage », she said « their struggles, their victory, Barak Obama wouldn’t be President of the United States either.

You tell him! Tell him that everything got started here, in Haiti! We are poor, but we are proud! », she said.

« That girl, wasn’t she right? », I asked President Obama.

« It’s so true. She’s so right », he kept repeating, obviously quite moved, nodding his head in approval. 

Haitian women and men want all of humanity to remember.

And this is what we chose to do, as we gather here on this day. We, the people of the United Nations, who have chosen to sit at the same table, under the same roof, under a covenant of solidarity, with the ethics of sharing that we must always strengthen and tirelessly cultivate, so that it may bring its rich and vital fruits to humanity: progress, peace and stability, knowledge, education, sustainable development, human rights, responsibility, liberty, and prosperity, the only true and lasting stalwarts against turmoil, against the forces of destruction, the forces of darkness that remain lurking, seeking to retake their ground.

Nous venons de loin et la route est encore longue, parsemée d’embûches que nous créons, que nous cherchons à défaire et qui nous mettent à l’épreuve de nous-mêmes.

À nous, les peuples des Nations Unies de faire en sorte que cet espace, que nous voulons riche du métissage de nos cultures, de nos expériences, de nos traits de civilisations, de nos destinées qui se croisent par de là nos blessures, soit pétri d’une éternelle fraternité.

Car, de la parole, il nous faut passer aux actes, avec la plus grande assurance et toute la constance nécessaire.

Des bateaux négriers d’hier, pensons aux réfugiés de la mer d’aujourd’hui, au drame de milliers de personnes qui, cherchant, de toute part à fuir la misère, s’entassent dans des embarcations de fortune dans l’espoir d’une vie meilleure.

L’actualité nous rapporte sans cesse le naufrage de ces embarcations et le tragique bilan des cadavres échoués sur les rivages.

Le nombre d’individus à travers le monde qui sont soumis au travail forcé ou sont victimes de trafics humains qui échappent à la vigilance de la communauté internationale est aussi très préoccupant.

Cette journée internationale vient rappeler à l’ensemble du monde, qu’aujourd’hui comme hier, la lutte pour la liberté, l’égalité et la fraternité, pour le respect des principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme demeure essentielle.

 J’aimerais saluer au passage l’inauguration prochaine au siège des Nations Unies d’une œuvre de l’architecte d’origine haïtienne Rodney Léon.

Intitulée « l’Arche du Retour », elle s’élèvera à la mémoire des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclaves. Cette création viendra souligner le 20e anniversaire du projet La Route de l’esclave, lancé par l’UNESCO en 1994 à Ouidah, au Bénin.

Je vous remercie.

Affiche du 20e anniversaire de la Route de l'esclave